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Ricardo Bofill : l'architecte comme figure de style

"Ricardo Bofill La Fábrica Barcelone architecture postmoderne La Muralla Roja"

Ricardo Bofill qui voyait "La ville comme un immense théâtre" s’est éteint le 14 janvier 2022 à Barcelone, à l’âge de 82 ans. Alors qu’une partie de la presse spécialisée a semblé redécouvrir son travail, la presse mode et déco avait depuis quelques années déjà utilisé ses constructions comme support pour différentes campagnes de publicité. L’architecture comme décor semble un peu ironique pour celui voyait la ville comme un jeu d’apparences.

C'est une ironie que lui-même aurait peut-être savourée : toute sa carrière, il avait construit des bâtiments si grands, si colorés, si ostensiblement ambitieux qu'on ne pouvait pas les ignorer — et pourtant, pendant des décennies, les puristes de l'architecture avaient préféré détourner les yeux. Aujourd'hui, ses œuvres s'affichent partout. Sur Instagram, dans les décors de séries mondiales, dans les rues de banlieues parisiennes que les photographes font soudain la queue pour visiter. Avec presque quarante ans de retard, comme souvent les visionnaires.

Un Catalan expulsé, un voyageur formé par le monde

Ricardo Bofill naît en 1939 à Barcelone, dans une famille où l'architecture est déjà une langue maternelle. Son père est architecte et entrepreneur, sa mère mécène et intellectuelle vénitienne. Il grandira au lycée français de la ville — ce qui lui donnera une familiarité particulière avec la culture française qui jouera un rôle décisif dans sa carrière.

En 1957, il intègre l'École technique supérieure d'architecture de Barcelone. Il en est expulsé moins d'un an plus tard pour militantisme contre le régime franquiste. C'est une expulsion qui va paradoxalement le libérer. Il part pour Genève, y obtient son diplôme, puis voyage longuement autour de la Méditerranée et en Afrique du Nord. Ces voyages seront formateurs d'une façon que n'aurait jamais pu l'être aucune école : dans les villages d'Ibiza, dont les escaliers sont intégrés aux façades des maisons en terrasses organiques ; dans les ksour du Sahara, où la géométrie brutale des murs en pisé lui apprend plus sur l'espace habitable que n'importe quel traité académique. « J'ai appris plus au milieu du Sahara, entre rien d'autre que des dunes et du sable, que dans un palais français », dira-t-il plus tard.

À son retour à Barcelone, il appartient à ce que l'on appelle alors la Gauche divine — un groupe informel d'intellectuels, d'artistes, d'écrivains et de cinéastes qui font de la capitale catalane, dans les années 1960, un espace de résistance culturelle au franquisme, de fêtes et d'intense création. C'est là que se forme le personnage autant que l'architecte : Bofill sera toujours à la fois un homme de conviction politique et un homme du monde, capable de dîner avec des ministres et de danser jusqu'à l'aube.

Le Taller : une agence comme il n'en existait nulle autre

En 1963, à vingt-quatre ans, Ricardo Bofill fonde le Ricardo Bofill Taller de Arquitectura — en espagnol, taller signifie simplement l'atelier. Mais le sien n'a rien d'ordinaire dès le départ. Il y rassemble non seulement des architectes et des ingénieurs, mais aussi des sociologues, des philosophes, des poètes, des cinéastes. L'idée est radicale pour l'époque : l'architecture ne peut pas être pensée par des architectes seuls. Une ville est une chose trop complexe, trop humaine, trop politique pour être confiée à une seule discipline.

Cette conception du métier va marquer toute sa carrière. Bofill ne dessine pas des bâtiments : il construit des univers. Chaque projet est une position sur la façon dont les gens devraient vivre, se croiser, se parler. Ses influences sont éclectiques et décomplexées — Palladio, Ledoux, Mansart pour la monumentalité classique ; Gaudi pour la liberté formelle catalan ; mais aussi de Chirico pour la mélancolie surréaliste de ses perspectives, Escher pour la vertige de ses géométries, Magritte pour l'étrangeté habitée de ses espaces.

Aujourd'hui, le Taller emploie plus de deux cent cinquante personnes venant d'une vingtaine de pays, et a réalisé plus de mille projets dans quarante pays. Depuis la mort de son fondateur, il est dirigé par ses deux fils, Ricardo Emilio et Pablo. Son siège est toujours à La Fábrica, près de Barcelone.

La Fábrica : la maison la plus étrange du monde

En 1973, Bofill découvre par hasard un site industriel désaffecté dans la banlieue de Sant Just Desvern, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Barcelone. C'est l'ancienne cimenterie Samson, qui devait être démolie dans les semaines suivantes. Elle fait 31 000 mètres carrés, abrite trente silos gigantesques, la plus haute cheminée d'Espagne de l'époque et quatre kilomètres de souterrains. L'ensemble est une ruine industrielle monumentale, poussiéreuse et abandonnée.

Bofill l'achète sur le champ.

Il voit immédiatement ce que personne d'autre ne voit : que dans cette superposition de volumes sans logique apparente, sous les couches de béton et de ciment, se cache une architecture involontaire, brute, surréaliste. Il dit que le brutalisme, l'abstraction et le surréalisme sont tous présents dans ce lieu — il faut juste les révéler. Son équipe entame dix-huit mois de démolition sélective, à la dynamite et au marteau-piqueur, dans l'esprit de sculpteurs qui cherchent à dégager une forme. À la fin de ce travail de destruction créatrice, 40 % seulement du bâtiment d'origine est conservé.

Ce qui reste est métamorphosé en quelque chose d'unique au monde. La Fábrica devient à la fois l'agence du Taller de Arquitectura et la résidence personnelle de Bofill, jusqu'à sa mort. Les anciens silos de quinze mètres de hauteur, percés de fenêtres dessinées sur mesure, deviennent les bureaux de l'agence sur quatre niveaux reliés par un escalier en colimaçon. L'ancien hall industriel est converti en salle de conférence et d'exposition de dix mètres de plafond, baptisée sobrement La Cathédrale — avec ses murs de ciment brut légèrement oxydé, elle mérite son nom. Sous la cathédrale, dans une salle des machines retrouvée intacte lors du chantier, se trouvent aujourd'hui les archives et l'atelier de maquettes.

La partie privée est tout aussi saisissante. Le grand salon de la résidence est un cube immense et lumineux que Bofill lui-même décrivait comme « domestique, monumental, brutaliste et conceptuel ». La cuisine et la salle à manger, lieu de rencontre de la famille, côtoient la salle rose avec sa table en marbre rouge d'Alicante et ses chaises de Gaudí. Partout, le mobilier est choisi avec une rigueur presque monastique — pas de luxe ostentatoire, mais des pièces de design international intemporel.

À l'extérieur, l'ancienne usine est couverte d'une végétation luxuriante : eucalyptus, palmiers, oliviers, mimosas et plantes grimpantes colonisent les murs de béton, donnant à l'ensemble cet aspect de ruine romantique, de forteresse végétale qui rend le lieu si photogénique et si difficile à classer. La Fábrica reste un chantier permanent — Bofill n'a jamais considéré qu'elle était terminée. C'est peut-être sa plus belle déclaration sur l'architecture : un lieu ne devrait jamais cesser de se transformer.

Les bâtiments phares : une utopie monumentale

L'œuvre de Bofill est immense — plus de cinq cents projets dans une cinquantaine de pays. Mais quelques bâtiments résument à eux seuls sa vision du monde.

La Muralla Roja, Calpe, 1973. Un château rose et rouge perché au sommet des falaises côtières de la Costa Blanca, en Espagne. Cinquante appartements organisés comme une casbah verticale, avec des escaliers qui surgissent au-dessus du vide, des terrasses et des piscines sur les toits, un dédale de couloirs peints en rouge, bleu et lilas que l'on explore comme un labyrinthe. Bofill utilise la couleur comme un outil fonctionnel : le rouge contraste avec le paysage, le bleu et le violet fusionnent optiquement avec le ciel et la mer. Le bâtiment est construit en référence aux forteresses méditerranéennes d'Afrique du Nord — et aussi aux jeux de perspective d'Escher. La Muralla Roja est aujourd'hui l'un des édifices les plus photographiés au monde, ses escaliers colorés reconnaissables instantanément aux personnes qui ont regardé Squid Gamesans même connaître le nom de son architecte.

Walden 7, Sant Just Desvern, 1975. Construit sur une autre ancienne cimenterie, voisine de La Fábrica, Walden 7 est une expérimentation urbaine radicale : 368 appartements organisés comme une ruche de seize niveaux, percée de patios intérieurs vertigineux. Chaque cellule de base fait trente mètres carrés — conçue pour une personne — mais peut se fusionner avec ses voisines pour former des logements plus grands. L'idée est de penser le logement comme un organisme vivant et modulable, à l'opposé de la barre HLM standardisée. Le nom est emprunté à Thoreau — et l'ambition est celle d'une communauté choisie plutôt que subie.

Les Espaces d'Abraxas, Noisy-le-Grand, 1983. Voilà peut-être le projet le plus ambigu et le plus fascinant de Bofill. Six cents logements sociaux en banlieue parisienne, organisés en trois bâtiments monumentaux — Le Palacio, Le Théâtre, L'Arc — qui reprennent les codes de l'architecture gréco-romaine et baroque : colonnes cannelées de huit étages, frontons massifs, arches, frises. Le béton préfabriqué est traité pour ressembler à la pierre. L'intention est explicite et politique : donner aux habitants des classes populaires une architecture digne des palais et des temples, d'habitude réservée aux puissants. Bofill voulait que des gens qui ne connaissent rien à l'architecture réalisent que l'architecture existe. Les puristes l'ont traité de kitsch néoclassique démesuré. Terry Gilliam a voulu y tourner Brazil en 1985, les producteurs de Hunger Games y sont revenus en 2015. Aujourd'hui, des gens font des heures de route pour venir les photographier.

Le quartier Antigone, Montpellier, 1983-2000. Sur trente-six hectares à l'est du centre-ville, Bofill construit un quartier entier à partir de zéro, avec une colonne vertébrale d'espaces publics encadrés d'une architecture néoclassique monumentale. Logements, bureaux, commerces, hôtel de région — tout s'organise autour d'une progression d'espaces qui va de la place de la Comédie jusqu'au Lez. C'est un morceau de ville dessiné comme une composition musicale, qui divise encore aujourd'hui mais qui a le mérite d'exister comme un tout cohérent et habité.

Cinéaste, photographe, homme de culture

Il serait réducteur de ne voir en Bofill qu'un bâtisseur. Il était aussi un homme de culture au sens le plus large du terme, dont les intérêts débordaient largement les frontières de son métier.

Il était passionné de photographie — non pas comme outil professionnel de documentation de ses bâtiments, mais comme pratique artistique à part entière. Ses archives contiennent des milliers de photographies prises lors de ses voyages, qui témoignent d'un regard profondément influencé par ses références artistiques — de Chirico, Escher, la peinture métaphysique italienne. Il avait d'ailleurs réalisé en 1970 un film, Esquizo, mêlant architecture et fiction.

Ses collections personnelles reflétaient la même éclectique exigence. À La Fábrica, des chaises de Charles Rennie Mackintosh côtoient des pièces d'Antonio Gaudí, du marbre rouge d'Alicante et des œuvres d'artistes de sa génération. Le mobilier n'y est pas un décor mais une conversation permanente entre les formes. Il faisait de l'architecture parce qu'il pensait l'espace habitable comme une œuvre d'art totale.

Il était également un auteur : plusieurs livres, dont L'architecture d'un homme (1979) et Espaces d'une vie (1989), témoignent d'une pensée qui s'inscrit autant dans la philosophie urbaine que dans la pratique constructive. En 2019, les éditions Gestalten lui consacrent une monographie, Visions of Architecture, qui regroupe les projets clés de sa carrière.

Pourquoi Bofill est si à la mode aujourd'hui

Il y a quelque chose d'ironique dans le retour en grâce actuel de Ricardo Bofill. Ses bâtiments les plus célèbres — La Muralla Roja, les Espaces d'Abraxas, Walden 7 — avaient été éreinté à leur époque par une critique architecturale qui les trouvait trop historicistes, trop populistes, trop grands, trop colorés. Puis les années 1990 et 2000 ont imposé le minimalisme, le verre, le blanc et le gris comme esthétique dominante. Bofill a continué à construire, mais ses premiers projets flamboyants ont été mis entre parenthèses.

Ce sont les écrans qui ont tout changé. Quand La Muralla Roja est apparu dans les discussions sur l'esthétique de Squid Game, quand les Espaces d'Abraxas ont été massivement redécouverts via Instagram et Pinterest, une nouvelle génération a eu le choc de tomber sur une architecture qui ressemblait à de la fiction et qui était pourtant réelle, habitée, accessible. Les escaliers colorés de La Muralla Roja, les arcades monumentales de Noisy-le-Grand, la cimenterie-forteresse de Sant Just Desvern — tout cela est hyper photogénique, immédiatement lisible comme une image forte, dans un monde où l'architecture se consomme aussi par les yeux sur un téléphone.

Mais il y a quelque chose de plus profond que le simple pouvoir des images. La question du logement social, de la façon dont on héberge les gens qui n'ont pas le choix de leur adresse, est redevenue brûlante dans les grandes villes du monde entier. Et Bofill reste l'un des rares architectes du XXe siècle à avoir vraiment tenté de répondre à cette question avec ambition formelle — en refusant de traiter les pauvres comme des gens qui ne méritent pas la beauté. Son intuition, que l'architecture monumentale et chargée d'histoire pouvait appartenir à tous, résonne aujourd'hui différemment. Elle est devenue politique à nouveau.

Le postmodernisme, longtemps caricaturé comme un style décadent et superficiel, bénéficie lui aussi d'un réexamen sérieux. Ce retour critique — sensible depuis quelques années dans les écoles d'architecture et les revues spécialisées — redonne à Bofill la place qui était la sienne : pas un excentrique en marge du canon, mais l'un de ses figures majeures, qui a eu l'audace d'affirmer que l'architecture pouvait être à la fois populaire, grandiose, historiquement informée et radicalement moderne.

La Fábrica aujourd'hui : un lieu à visiter

Si vous passez par Barcelone, un détour par Sant Just Desvern s'impose. La Fábrica n'est pas un musée et n'est pas ordinairement ouverte au public — le Taller y travaille toujours activement, avec une équipe qui a grandi de cinquante à deux cent cinquante personnes depuis 2020. Mais le restaurant voisin, El Mirador de Sant Just, installé dans l'ancienne cheminée de la cimenterie à trente mètres de hauteur, offre une vue à 360 degrés sur l'ensemble du site — suffisante pour comprendre, depuis cet observatoire improbable, l'échelle et la beauté de ce lieu à nul autre pareil. Et Walden 7 se trouve à deux pas, visible depuis la rue, toujours aussi étrange et habité.

Bofill aimait à dire que pour vraiment vivre à La Fábrica, il fallait une forte personnalité. Il en avait, assurément. Et ses bâtiments l'ont aussi.

Informations pratiques La Fábrica / Taller de Arquitectura — Avinguda de la Indústria 14, Sant Just Desvern, à 10 km de Barcelone. Non ouverte au public, visible depuis l'extérieur. Restaurant El Mirador de Sant Just dans la cheminée voisine. Walden 7 — Avinguda de la Indústria, Sant Just Desvern. Visible depuis la rue.

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