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La Bourse de Commerce – Pinault Collection : quand Tadao Ando glisse un cercle dans un cercle

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La Bourse de Commerce – Pinault Collection : quand Tadao Ando glisse un cercle dans un cercle

Certains bâtiments ont cette capacité rare d'absorber les siècles sans jamais en paraître alourdi. La Bourse de Commerce, posée rue de Viarmes depuis le XVIIIe siècle, est de ceux-là. Aujourd'hui musée d'art contemporain et écrin de la Collection Pinault, elle accueille jusqu'au 24 août 2026 Clair-obscur — une exposition aussi exigeante que le lieu qui la contient. Entrer ici, c'est traverser cinq cents ans d'histoire en quelques pas.

Clair-obscur : ce que le musée donne à voir en ce moment

Depuis le 4 mars et jusqu'au 24 août 2026, la Bourse de Commerce se transforme en un paysage de lumières et d'ombres. L'exposition Clair-obscur, signée par Emma Lavigne, directrice générale de la Collection Pinault, convoque une vingtaine d'artistes autour d'une même intuition : que le propre du regard contemporain est de savoir percevoir non pas les éclats, mais les zones d'obscurité. Une idée empruntée au philosophe Giorgio Agamben, qui définit le contemporain comme celui qui trempe sa plume dans les ténèbres de son époque pour mieux la comprendre.

Le parcours s'ouvre sur un choc. Dans la Rotonde centrale, sous le dôme zénithal, Pierre Huyghe installe Camata — une œuvre filmée dans le désert d'Atacama, au Chili, où les frontières entre le vivant et le non-vivant, le réel et la fiction, s'effacent lentement. C'est hypnotique, un peu vertigineux, et parfaitement accordé à l'espace qui l'accueille.

Dans le Passage — le corridor circulaire ménagé entre le cylindre de béton d'Ando et les murs historiques — Laura Lamiel a investi chacune des vingt-quatre vitrines d'une installation personnelle. Objets trouvés, acier, tubes fluorescents : un vocabulaire brut pour une pensée très construite, nourrie de psychanalyse et de cosmologie.

La Galerie 3 appartient entièrement au peintre roumain Victor Man. Ses toiles habitent une pénombre vert d'eau peuplée de spectres et d'apparitions — figures énigmatiques suspendues entre le quotidien et l'universel, entre la beauté et l'obsession de la mort. Une exposition dans l'exposition, d'une cohérence rare.

Parmi les autres artistes présents : Frank Bowling, Jean Dubuffet, Alberto Giacometti, Bruce Nauman, Philippe Parreno, Germaine Richier, Wolfgang Tillmans, Danh Vo, Yves Tanguy, Sigmar Polke, Rosemarie Trockel, Alina Szapocznikow — une liste qui donne à elle seule la mesure de l'ambition du projet. Et à partir de juin, Fujiko Nakaya laissera son installation de brouillard envahir la Rotonde, ajoutant une couche sensorielle supplémentaire à une expérience déjà très physique.


Le bâtiment avant les œuvres : une leçon d'architecture en soi

Avant même de regarder les œuvres accrochées, prenez le temps de regarder l'espace qui les reçoit. Car à la Bourse de Commerce, le contenant est lui-même un sujet d'étude.

Au centre de la rotonde se dresse un cylindre de béton. Neuf mètres de haut, trente mètres de diamètre, quatre ouvertures symétriques. Simple en apparence, d'une précision absolue dans l'exécution. C'est la signature de Tadao Ando — Prix Pritzker 1995, l'un des architectes vivants les plus influents au monde — qui a conçu cette intervention en réponse directe à la géométrie du bâtiment existant. Dans le cercle, il a glissé un autre cercle. La forme dialogue avec elle-même.

La paroi du cylindre n'est pas une simple cloison. Elle est composée de 863 panneaux de béton dont le calepinage s'inspire des proportions d'un tatami japonais. Les trous de banches — ces perforations habituellement bouchées une fois le coffrage retiré — ont ici été laissés apparents, assumés comme un détail constructif visible. Le béton y est traité comme une matière à part entière, texturée, sensible à la lumière qui varie au fil des heures. Une peau vivante, disait Ando lui-même.

La prouesse est aussi technique. Pour insérer ce cylindre sans toucher à la structure du XIXe siècle, les ingénieurs ont dû renforcer les planchers — qui supportent désormais jusqu'à 700 kilos par mètre carré, contre 250 auparavant. Les colonnes en fonte du rez-de-chaussée ont été restaurées à l'identique, certaines refaites par une fonderie artisanale du Val-d'Oise selon des techniques anciennes. Tout a été conçu pour être réversible : si le bail de cinquante ans prenait fin, l'ensemble du dispositif pourrait théoriquement être démonté sans laisser de trace dans le bâtiment classé.

Autour du cylindre, l'escalier en béton qui dessert les quatre niveaux d'exposition s'enroule dans l'espace comme une spirale lente. Depuis la coursive sommitale, la vue sur les fresques de la coupole — 1 400 mètres carrés de peinture allégorique sur le commerce mondial, datant de 1889 — est saisissante. La verrière de 2 100 mètres carrés, restaurée avec des vitrages modernes à isolation thermique, laisse entrer une lumière naturelle qui transforme l'espace au fil de la journée. C'est là que la pensée d'Ando prend tout son sens : pour lui, l'architecture n'est achevée que lorsque la lumière l'habite.


François Pinault et la constellation des trois musées

Ce projet parisien n'est pas né de nulle part. Il est l'aboutissement d'un long compagnonnage entre François Pinault et Tadao Ando, qui remonte au début des années 2000.

Après avoir renoncé à un projet de fondation sur l'île Seguin à Boulogne-Billancourt — abandonné faute de soutien politique — Pinault s'était tourné vers Venise. Le Palazzo Grassi ouvre en 2006, la Punta della Dogana en 2009. Dans les deux cas, c'est Ando qui intervient, avec la même philosophie : ne pas effacer le bâtiment existant, mais y inscrire un geste contemporain fort et réversible. À la Punta della Dogana, l'ancien entrepôt des douanes à la pointe du Grand Canal devient un espace de promenade à travers les collections, ouvert sur la lagune par ses fenêtres en demi-lune. Le dialogue entre le patrimoine vénitien et le béton japonais y est d'une élégance discrète.

Paris est le troisième chapitre de cette constellation. En 2016, la Mairie de Paris propose à Pinault un bail de cinquante ans sur la Bourse de Commerce, alors sans affectation précise. Le chantier débute en juin 2017. Il faut trois ans pour transformer l'espace, consolider la structure, restaurer les décors intérieurs et construire le cylindre — en plein cœur de Paris, sans grue, dans un site classé aux Monuments historiques. Le musée ouvre finalement en mai 2021, avec quelques mois de retard dus à la pandémie.

Trois villes, trois bâtiments historiques, un même architecte, une même collection. Ce que François Pinault a construit là ressemble moins à un réseau de musées qu'à un argument sur la façon dont l'art contemporain peut cohabiter avec le temps long de l'histoire.


Cinq siècles en quelques mètres carrés

Impossible de quitter cet endroit sans mentionner ce qui précède Ando et Pinault — et qui donne au lieu cette densité particulière.

Le terrain a une histoire longue. Au XVIe siècle, Catherine de Médicis y fait construire son hôtel parisien et ériger une colonne astronomique de trente et un mètres, toujours visible accolée au bâtiment actuel, sans doute destinée à l'usage de son astrologue personnel. En 1763, la Ville de Paris décide d'y bâtir une Halle au Blé circulaire, conçue par l'architecte Nicolas Le Camus de Mézières — c'est là que la forme ronde s'impose pour la première fois. En 1783, une coupole de trente-huit mètres vient couvrir l'édifice, exploit technique que l'on compare alors à celui de Saint-Pierre de Rome.

Au XIXe siècle, le bâtiment devient Bourse de Commerce. L'architecte Henri Blondel l'enrichit de fresques monumentales, de grisailles, d'un portique sculpté. Les marchés à terme de produits agricoles y animent le rez-de-chaussée pendant des décennies. Puis l'informatisation des marchés vide progressivement les lieux, et le bâtiment traverse un long sommeil — centre d'aide aux entreprises, bureau de vote, salle associative — avant que Pinault et Ando ne lui trouvent enfin sa forme définitive.

Quand on sait tout cela, on entre différemment.

À la boutique

Si vous passez à la Bourse de Commerce, faites un détour par la boutique du musée — vous y trouverez une sélection de produits Cinqpoints, dont nos jeux de cartes dédiés à l'art et aux artistes. Une façon de prolonger la visite, et de ramener quelque chose qui dure.

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