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Nakagin Capsule Tower : les illusions perdues

Nakagin Capsule Tower : les illusions perdues

Comme dans Balzac, les plus belles ambitions portent en elles leur propre désillusion. La Nakagin Capsule Tower de Kisho Kurokawa était l'une des idées architecturales les plus radicales et les plus sincères du XXe siècle — une ville dans la ville, modulable, vivante, renouvelable comme un organisme. Elle a duré cinquante ans sans jamais être ce qu'elle aurait dû être. Et elle a disparu exactement comme elle l'avait prévu — par morceaux, capsule après capsule.

Le Japon de l'après-guerre et la naissance d'une idée radicale

Pour comprendre la Nakagin Capsule Tower, il faut comprendre le Japon des années 1960. Un pays sorti de la guerre avec une identité fracturée, une infrastructure détruite et une économie en reconstruction à une vitesse que l'on n'avait jamais vue nulle part. Tokyo se densifiait à une allure vertigineuse. Les villes japonaises devenaient ingérables. Et une génération de jeunes architectes se demandait si les réponses pouvaient venir d'ailleurs que de Le Corbusier ou du Bauhaus, qui avaient dominé les décennies précédentes.

C'est dans ce contexte qu'en 1960, lors de la World Design Conference de Tokyo, un groupe de jeunes architectes publie un manifeste qui va faire date : Metabolism 1960: Proposals for a New Urbanism. L'idée centrale est à la fois simple et révolutionnaire : et si les bâtiments fonctionnaient comme des organismes vivants ? Si une ville pouvait croître, muer, remplacer ses cellules usées comme un corps humain renouvelle ses tissus ? Le nom du mouvement est choisi avec soin — le métabolisme, ce processus biologique par lequel un organisme transforme la matière pour se maintenir en vie.

Parmi les fondateurs de ce mouvement figure un jeune architecte de vingt-six ans, formé à Kyoto puis à Tokyo sous la direction du grand Kenzo Tange : Kisho Kurokawa. Il sera, de tous les métabolistes, le plus radical et le plus prolixe — et la Nakagin Capsule Tower sera sa déclaration la plus aboutie.

 

Kisho Kurokawa : l'homme qui pensait en organismes

Né en 1934 à Nagoya dans une famille d'architectes, Kurokawa avait hérité du métier mais pas de la tradition. Là où son père construisait dans la continuité, lui voulait rompre. Sa pensée s'est nourrie d'une double source qui peut sembler contradictoire : la philosophie orientale et la technologie de pointe. Pour Kurokawa, l'ère de la machine était dépassée. Nous étions entrés dans l'ère de la vie — et l'architecture devait en prendre acte. Ses théories intégraient la géométrie des fractales, la biologie des systèmes, la philosophie bouddhiste de l'impermanence. Il ne s'agissait pas d'être moderne. Il s'agissait d'être vivant.

Sa pratique couvrait un territoire immense : il a construit des musées, des hôtels, des centres commerciaux, une extension du musée Van Gogh à Amsterdam, le Musée d'art contemporain d'Hiroshima — premier musée d'art construit dans cette ville depuis le bombardement atomique — et a même tenté une candidature à la gouvernance de Tokyo en 2007, quelques mois avant sa mort. Il était aussi écrivain, auteur de nombreux ouvrages sur l'architecture, la philosophie de la symbiose et les rapports entre nature et ville. Mais c'est la Nakagin Capsule Tower, construite quand il avait trente-sept ans, qui reste son œuvre la plus citée, la plus photographiée et la plus regrettée.

La tour : ce qu'elle était vraiment

La construction débute en 1970 et s'achève en mars 1972, dans le quartier de Shimbashi — à deux pas de Ginza, en plein cœur de Tokyo. La commande est précise : concevoir un logement pour les salarymen, ces cadres japonais qui travaillent en ville toute la semaine et rentrent dans leur famille le week-end, et qui avaient besoin d'un endroit pour dormir entre deux réunions plutôt que de passer deux heures dans les transports chaque soir.

La réponse de Kurokawa est radicale. Deux tours de béton armé de onze et treize étages, reliées entre elles, formant le squelette de l'ensemble — la structure primaire, permanente, destinée à durer un siècle. Autour de ce noyau viennent se fixer cent quarante capsules préfabriquées en acier, chacune mesurant 2,3 mètres sur 3,8 mètres pour 2,1 mètres de hauteur. Dix mètres carrés exactement. Chaque capsule est assemblée en usine dans la préfecture de Shiga, transportée sur site par camion et fixée au noyau central par quatre boulons à haute tension. Elle peut être détachée, remplacée, déplacée. C'est le principe même du métabolisme appliqué à l'échelle d'un immeuble.

À l'intérieur, chaque capsule est une merveille de design compact. Un lit encastré, un bureau pliable, une salle de bain complète dans un espace infime, une fenêtre hublot circulaire. Et les équipements électroniques les plus avancés de l'époque : magnétophone à bobines Sony, téléphone à cadran rotatif, téléviseur encastré. Kurokawa avait tout pensé. Les capsules devaient être remplacées toutes les vingt à vingt-cinq ans, renouvelées comme des cellules. La structure, elle, resterait.

Il y avait cependant un détail technique que l'on ne mesurait pas encore à l'époque : les capsules ne pouvaient pas être remplacées individuellement. Elles étaient trop imbriquées les unes dans les autres pour que l'on puisse en changer une seule sans intervenir sur ses voisines. Un renouvellement partiel était techniquement impossible. Il fallait tout faire, ou ne rien faire. Les copropriétaires choisirent, progressivement, de ne rien faire.

Cela ne pouvait pas bien finir.

Cinquante ans d'attente, et une démolition

Les premières décennies se passent bien. La tour est habitée, célèbre dans les cercles architecturaux internationaux, présentée dans les revues du monde entier. Les capsules accueillent aussi bien des résidences que des bureaux, des ateliers d'artistes, des salles de réunion. Pendant un temps, il fut même possible de louer une capsule sur Airbnb — une façon pour les voyageurs épris d'architecture de passer une nuit dans un objet de musée encore debout et fonctionnel. Une expérience à nulle autre pareille.

Mais dès les années 1980, les problèmes s'accumulent. Les copropriétaires ne parviennent pas à se mettre d'accord sur un programme de rénovation. Le coût est prohibitif. Certains partent, abandonnant leurs unités. L'amiante est détecté dans la structure. Des fuites apparaissent. La rouille gagne les capsules et les espaces communs. Des filets de protection sont tendus autour du bâtiment pour protéger les passants des éclats qui tombent. La noirceur des façades dit tout.

En 2007, une première décision de démolition est prise. Elle est suspendue par la crise financière mondiale de 2008, qui fait faillir l'entreprise chargée des travaux. Le bâtiment entre alors dans une longue période de limbes — ni vraiment habité, ni vraiment abandonné, protégé par la mobilisation de quelques résidents passionnés et d'une communauté internationale d'amateurs d'architecture. Des pétitions circulent. L'UNESCO est sollicitée. Des projets de préservation sont montés, des financements participatifs lancés.

En 2021, le bâtiment est vendu à un promoteur immobilier. Le sort est scellé. La démolition commence le 12 avril 2022 — exactement cinquante ans après l'inauguration. Elle s'achève en décembre de la même année.

Ce qui reste : vingt-trois capsules pour traverser le temps

Avant que les démolisseurs n'arrivent, une équipe menée par Tatsuyuki Maeda et le Nakagin Capsule Tower Preservation and Restoration Project réussit à sauver vingt-trois capsules. L'opération est délicate — chaque unité doit être détachée de la structure avec un minimum de dommages, dans un quartier hyper-dense où la marge de manœuvre est infime. Des entreprises spécialisées dans le désamiantage sont formées pour l'occasion.

Ces vingt-trois capsules ont depuis entamé une vie nouvelle. Quatorze d'entre elles ont déjà rejoint des musées et des institutions culturelles à travers le monde. La capsule A1302 — celle qui appartenait à Kurokawa lui-même — a été acquise par le SFMOMA, le musée d'art moderne de San Francisco. D'autres ont rejoint des musées japonais, dont le Musée d'art moderne de Saitama, lui-même signé Kurokawa. Le Centre Pompidou à Paris a manifesté son intérêt pour en recevoir une — et l'on imagine sans peine ce dialogue entre une capsule de béton et d'acier tokyoïte et les tuyaux colorés de Piano et Rogers.

Un collectif, le groupe A606, rêve même de reconstruire une mini-tour à partir des capsules sauvées. Et l'entreprise japonaise Gluon a numérisé l'intégralité du bâtiment avant sa destruction — plus de vingt mille photographies et des données de scan laser au millimètre — créant un jumeau numérique que l'on peut explorer en réalité augmentée sur smartphone.

Kurokawa disait : longtemps après la disparition de mes bâtiments, ma pensée perdurera. La Nakagin Capsule Tower, démontée brique par brique, semble lui donner raison d'une façon qu'il n'avait pas exactement prévue.

Pourquoi la Nakagin nous parle encore

Il y a quelque chose de profondément contemporain dans les questions que posait Kurokawa en 1972. Que faire de la densité urbaine ? Comment loger des gens mobiles, aux modes de vie changeants, dans des espaces suffisamment petits pour être abordables mais suffisamment pensés pour être habitables ? Comment concevoir un bâtiment qui vieillisse bien, qui puisse se renouveler plutôt que se dégrader ?

Ces questions n'ont pas trouvé de réponse depuis. Elles sont même plus aiguës aujourd'hui, dans un monde où les métropoles explosent, où le prix du foncier chasse les habitants des centres-villes et où la question de l'adaptabilité de l'architecture face aux crises — climatique, économique, sanitaire — est revenue au centre du débat.

La Nakagin Capsule Tower n'a pas réussi à se sauver elle-même. La théorie du remplacement des capsules, belle sur le papier, s'est heurtée à la réalité de la copropriété, des coûts, de l'indécision collective. C'est une leçon d'une amertume toute balzacienne : les utopies ne meurent pas d'une mauvaise idée. Elles meurent du manque de volonté de les entretenir.

Ce qui reste — les vingt-trois capsules dispersées dans le monde, les archives numériques, les photographies de Noritaka Minami qui a documenté la vie dans la tour pendant dix ans avant sa démolition — n'est pas rien. C'est peut-être même, dans l'esprit du métabolisme, la forme la plus juste de sa survie : fragmentée, mobile, adaptée à de nouveaux contextes. Une architecture qui a accepté sa propre impermanence, et qui, ce faisant, a peut-être mieux traversé le temps que si elle était restée debout.

L'architecture comme celle de Kurokawa — radicale, utopique, ancrée dans son époque et pourtant si contemporaine dans ses questions — est exactement ce qui nous a inspirés chez Cinqpoints. Si vous souhaitez explorer et faire découvrir les grandes œuvres et les grands noms de l'architecture à travers le jeu, notre jeu de 7 familles Iconic Architecture  est fait pour vous. Retrouvez-le, ainsi que notre jeu Le Dot Architecture, sur cinqpoints.com.

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